Mon année Beauvoir

Illustration par Élyse Zadigue-Dubé

15 avril 2021 — Florence Hétu

Victor Hugo disait : « je serai Chateaubriand ou rien. » Sartre voulait à la fois être Stendhal et Spinoza. Au terme de mon année passée à explorer son œuvre prolifique, je suis à mon tour  tentée de dire : « je serai Simone de Beauvoir ou rien. »

Ce n’est pas un hasard si mon année Beauvoir correspond aussi à mon année pandémie. En voyant mes repères habituels s’écrouler, en naviguant dans les incertitudes et en me sentant rattrapée par l’Histoire, je me suis accrochée à cette bouée qu’est la littérature pour voguer dans les eaux troubles de la Covid-19 avec un peu plus d’aisance et de sagesse. 

Quelque part en avril 2020, je me commandai donc une dizaine de livres. Grâce au bouche-à-oreille et à un balado de philosophie qui survolait la pensée de l’auteure féministe, je mis dans mon panier sur un semi-coup de tête le roman de Simone de Beauvoir ayant gagné le prix Goncourt en 1954, Les Mandarins, ainsi que le premier volume de ses mémoires, Mémoires d’une jeune fille rangée

Je ne les ouvris pas tout de suite. Quelque peu intimidée, je me réfugiai chez des auteurs m’étant plus connus. En mai, j’eus finalement le courage de plonger dans Les Mandarins. Racontant la situation précise et délicate dans laquelle se retrouvaient les intellectuels français à la fin de la Deuxième Guerre mondiale, je découvris rapidement mon ignorance sur le sujet. Pourtant, malgré les années et les kilomètres qui me séparaient d’eux, j’eus l’impression que, par un drôle d’alignement des astres de l’Histoire, la pandémie me mettait dans une situation analogue à la leur. Que faire quand le passé reste clos, le futur résolument flou et le présent sans fin? « Rien n’était conclu, le passé ne ressusciterait pas, l’avenir était incertain : mais le présent triomphait et il n’y avait qu’à se laisser porter par lui, la tête vide, la bouche sèche, le cœur battant. »« On n’a pas de chemins tracés d’avance. Le monde n’est plus le même, personne n’y peut rien; il faut essayer de s’adapter. »  Une piste de solution à cette impasse : ne pas succomber au désespoir et s’engager. Petit à petit, une action à la fois, on rebâtit un monde. Si aujourd’hui les spécificités des débats des intellectuels de 1945 s’effritent, c’est un écho de leur souci joyeux, obstiné, de rendre la vie meilleure collectivement qui ressort des pages des Mandarins. L’histoire d’une reconstruction après avoir pris conscience de l’horreur, mais surtout une ode au monde et à la vie.

Nous aussi, aurons un monde post-pandémique à reconstruire. Cela ne se fera pas sans dialogue les uns avec les autres et, pourquoi pas, avec les livres. 

Néanmoins, je peux dire que mon année Beauvoir commença pour de bon à la lecture des Mémoires d’une jeune fille rangée qui m’a menée au fil des mois à passer à travers les cinq autres tomes de son autobiographie, véritable épopée à travers le XXe siècle. Confinée chez moi, lasse derrière mon école-ordinateur, j’eus pourtant l’impression de vivre en accéléré une vie complète d’écriture, d’engagement, de découvertes : je me réappropriai une liberté perdue. Avec Simone de Beauvoir, je vis : « l’Opéra de Pékin, les arènes de Huelva, le candomblé de Bahia, les dunes d’El-Oued, Wabansia Avenue, les aubes de Provence, Tirynthe, Castro parlant à cinq-cent-mille Cubains, un ciel de soufre au-dessus d’une mer de nuages, le hêtre pourpre, les nuits blanches de Leningrad, les cloches de la Libération, une lune orange au-dessus du Pirée, un soleil rouge montant au-dessus du désert, Torcello, Rome. » Ces lieux et événements ne reviendront jamais tels qu’ils lui sont apparus dans sa subjectivité, comme l’auteure déplore dans l’épilogue de La force des choses (tome III des Mémoires). Mais tant et aussi longtemps que nous la lirons, ils seront tirés de l’oubli pour stimuler consciences et imaginaires. Telle est la force de la littérature; cela Simone de Beauvoir l’a compris tôt : tout comprendre, se jeter dans le monde pour, par la suite, retransmettre cet amour de la vie la caractérisant par le biais des mots a été un leitmotiv fort chez elle. Mais lire Beauvoir c’est plus que cela : c’est apprendre à faire de la liberté un pilier central de sa propre existence et de celle des autres. Individuellement, il s’agit de chercher à être la meilleure version de soi-même, garder l’esprit ouvert, tout en ne succombant pas à la « bêtise » : préjugés, faux-semblants, paroles creuses. Or, toute liberté individuelle nécessite une liberté collective. C’est pourquoi Beauvoir luttait contre l’oppression sous toutes ses formes (colonialisme, sexisme, etc.) et fera du féminisme son cheval de bataille à partir de la parution de son célèbre Deuxième sexe en 1949. 

Lu en pleine canicule de l’été 2020, ce fut un puissant moment d’effervescence intellectuelle. Cet essai qui a pavé le chemin à la deuxième vague du mouvement féministe (1970-1980) osait l’ambitieux pari de démontrer l’inexistence d’une nature féminine qui reléguerait les femmes au second rang. Difficile de résumer ces mille pages en un paragraphe: pour les saisir dans toutes leurs nuances et leur caractère pionnier, il faut les lire. Si l’on tente un exercice de synthèse de cette œuvre, il faut mentionner que les différences biologiques entre les sexes n’expliquent pas à elles seules les conditions inégalitaires dans lesquelles se trouvaient les femmes depuis pratiquement toujours. C’est donc par le biais de mythes intemporels, d’une éducation moindre, d’institutions contrôlées par des hommes avec des plafonds de verre bien résistants que l’on maintenait en tutelle la moitié de l’humanité. « La femme n’est définie ni par ses hormones ni par de mystérieux instincts mais par la manière dont elle ressaisit, à travers les consciences étrangères, son corps et son rapport au monde; l’abîme qui sépare l’adolescente de l’adolescent a été creusé de manière concertée dès les premiers temps de leur enfance; plus tard, on ne saurait empêcher que la femme ne soit ce qu’elle a été faite et elle traînera toujours ce passé derrière elle.»  Ce qui nous parait d’une évidence aujourd’hui ne l’a pas toujours été: si du travail reste à faire pour l’égalité des sexes, en se retournant en arrière, on voit les pas de géants que la cause a faits, grâce au courage de pionnières comme Simone de Beauvoir. Malgré cela, rien n’est à tenir pour acquis: «N’oubliez jamais qu’il suffira d’une crise politique, économique ou religieuse pour que les droits des femmes soient remis en question. Ces droits ne sont jamais acquis. Vous devrez rester vigilantes votre vie durant.» 

En ce sens, le Deuxième Sexe est un livre qui demeurera toujours d’actualité pour les femmes et, en extrapolant, pour toutes les communautés sur lesquelles des étiquettes opprimantes qui se veulent essences sont posées, portant atteinte à leur liberté.

Après cette lecture qui devait être une parenthèse dans mes découvertes romanesques, mais qui finit par marquer un été au grand complet, ses échos me suivant encore aujourd’hui, je repris mes déambulations dans les Mémoires du Castor (Beauvoir = Beaver = Castor). Cela me captiva jusqu’au mois de mars 2021 où l’on marqua le un an de la pandémie. À peu près au même moment, je terminai La cérémonie des adieux, ce qui annonçait à la fois la fin de ce périple autobiographique et le début de la fin de mon année Beauvoir. Plusieurs de ses œuvres me restent à découvrir. Pourtant, terminer les Mémoires, c’est un peu comme dire au revoir à une vieille amie que l’on a appris à connaître dans de plus menus détails. Mais ces au revoir sont une illusion. Trente-cinq ans jour pour jour après sa mort, Simone de Beauvoir demeure bel et bien vivante dans mon esprit et dans ceux des lecteurs qu’elle a marqués au fil du temps. Grâce aux apprentissages que j’ai faits au long de mon année Beauvoir, j’oserai à mon tour, quand commencera le printemps d’un monde post-pandémique, m’y jeter, plus forte, libre et sûre de moi qu’en mars 2020.

Sources

  • Beauvoir, S. de (1949) Le deuxième sexe vol I & II. Gallimard.
  • Beauvoir, S. de (1954) Les mandarins vol I & II. Gallimard.
  • Beauvoir, S. de (1958) Mémoires d’une jeune fille rangée. Gallimard. 
  • Beauvoir S. de (1960) La force de l’âge. Gallimard.
  • Beauvoir S. de (1963) La force des choses vol I & II. Gallimard.
  • Beauvoir, S. de (1964) Une mort très douce. Gallimard.
  • Beauvoir, S. de (1972) Tout compte fait. Gallimard.
  • Beauvoir, S. de (1981) La cérémonie des adieux suivi d’Entretiens avec Jean-Paul Sartre. Gallimard.
  • Jeanson, F. (1966) Simone de Beauvoir ou l’entreprise de vivre. Le Seuil

3 commentaires

  1. Texte consistant et lumineux qui invite à emboîter le pas de l’engagement autant que celui de la lecture de cette écrivaine et un philosophe. L’écriture est limpide et claire, forte de l’intégration et de l’imprégnation de ses propos. Merci beaucoup. Ce texte fait du bien et donne envie de prendre un autre rythme, plus lent, pour mieux saisir la portée des événements de la vie, sans devoir constamment les « rapporter » ou « colporter ». J’aimerais souligner le trait particulier du coup de crayon du dessin qui accompagne le texte: sa ligne transcende l’anatomie pour nous faire voir une femme, tout court, pommette saillante et lèvres pulpeuses, par-delà les générations et les groupes ethniques. Quand l’art, le social, la philosophie et l littérature se rencontrent, ce sont des mondes qui s’animent et coïncident; et nous en avons besoin autant que vous.

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  2. Je voudrais retirer l’article « un » devant « philosophe », mais n’y arrive pas après coup. Je voulais simplement écrire « écrivaine et philosophe ». Le « un » pourrait renvoyer indûment à Sartre, ce qui n’était pas mon intention. Merci.

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