Sexualité et pandémie

22 avril 2021 — Ariane Bussières-Fournel

Baisse de libido, séparation, jeunes développant leur sexualité à travers les écrans à défaut de connaître une éducation sexuelle en classe… La pandémie n’épargne ni les couples ni les célibataires. Bien que ces phénomènes soient sociologiquement intéressants, plusieurs peuvent être angoissés vis-à-vis les défis que l’isolation pose. Comment explorer sa sexualité si l’on n’a pas accès à un.e partenaire? Comment discuter avec la personne aimée de nos réticences ou de nos désirs de faire changement au lit? N’y a-t-il pas des avantages à tirer de la situation pour une sexualité épanouie, perdurant lors d’un prochain déconfinement?

Sara Mathieu-C., administratrice du Club Sexu et chercheure dans le domaine de la santé sexuelle a accepté de répondre à nos questions. Club Sexu est un « média à but non lucratif spécialisé en sexualité positive »1. Consentement, sensibilisation, liens vers des ressources, site accueillant des confessions représentatives de la diversité sexuelle; le groupe sexu ne laisse aucun tabou de côté. Contribuant à une éducation sexuelle positive et inclusive, le regroupement ne manque pas une occasion d’engager la conversation sur les préoccupations que plusieurs jeunes (et moins jeunes) adultes peuvent rencontrer. 

(Ariane Bussières-Fournel) : Quelle est l’importance d’un média comme le vôtre?

(Sara Mathieu-C) : Un média spécialisé comme le Club Sexu vise à proposer une alternative à des sources d’information informelles ou commerciales sur la sexualité. L’idée est de pallier un manque d’information ou de compléter les sources existantes dans une approche ludique, centrée sur le plaisir et inclusive, mais qui se base aussi sur des données de recherche récentes et des expériences professionnelles éclairantes, dont celles de sexologues et de chercheur.e.s. Ça devient particulièrement pertinent dans le contexte actuel où beaucoup d’information est « consommée »  en ligne, via les réseaux sociaux notamment. 

(ABF) Qui est la cible de votre message? Qui rejoignez-vous réellement?

(SMC) Le Club Sexu est d’abord réfléchi pour rejoindre les jeunes adultes (18-35 ans), entre autres ceux et celles qui n’ont pas eu accès à une éducation à la sexualité formelle au sein du milieu scolaire québécois. L’idée est de rendre visible le vécu sexuel et les préoccupations de différents groupes, souvent sous représentés. Concrètement, cela représente une communauté de près de 30 000 abonné.e.s sur les réseaux sociaux, essentiellement Instagram, qui est très engagée et commentent, partagent, apprécient les contenus.

(ABF) Que remarquez-vous comme tendance dans votre communauté en ce moment? État d’esprit, angoisse, espoir?

(SMC) Il y a beaucoup de questionnements entourant la solitude, les fluctuations au niveau du désir, de l’activité sexuelle, les effets de la santé mentale et des mesures de confinement sur la façon de vivre son intimité. On sent que le contexte pèse, et ce, peu importe la configuration relationnelle dans laquelle se trouvent les jeunes adultes. Il y a aussi beaucoup de messages de reconnaissance, particulièrement lorsqu’on documente certains vécus sexuels. Comme si de mettre des mots et de rendre visible certaines réalités et de partager des témoignages avait comme répercussion d’apaiser les gens, faire en sorte qu’ils, elles ne se sentent pas «anormales» ou seul.e.s à faire face à la pandémie.  

(ABF) Qu’est-ce qu’une personne qui désire s’épanouir sexuellement peut-elle faire en temps de Covid-19?

(SMC) Bien qu’il y ait plusieurs façons de s’épanouir en contexte de confinement, il ne faut pas oublier que la sexualité ne se vit pas en vase clos, elle est fortement influencée par le contexte et les pressions externes. Dans tous les cas, au Club Sexu, nous invitons d’abord les personnes à s’écouter, à faire preuve d’autocompassion et accepter les fluctuations inévitables dans le contexte actuel. Dans les dernières semaines, nous avons mis l’accent sur la masturbation de manière à soutenir et visibiliser ce comportement encore tabou et intimement associé au «self-care.»  Nous avons même conçu une application web (clubsolo.org) pour jouer sur la norme sociale entourant la masturbation. On vous invite à y jeter un œil (pour en savoir plus: https://clubsexu.com/club-solo-une-application-pour-cartographier-les-plaisirs-solitaires-en-confinement/).

(ABF) Même sans le contexte du confinement, y a-t-il des bienfaits à explorer soi-même sa sexualité?

(SMC) Oui, l’auto-érotisme (plaisir solo, masturbation, peu importe comment on le nomme) peut répondre à un ou plusieurs besoins. C’est une belle façon de mieux comprendre comment son corps fonctionne, de s’offrir du temps pour soi, de vivre des sensations agréables (sans pression d’orgasme ou désir de plaire à une autre personne que soi). Ça peut également être une stratégie d’adaptation face au stress, aider dans la gestion de l’anxiété ou du sommeil, sans toutefois régler les causes de ces troubles. On pourrait dire que c’est une façon souvent efficace d’être dans le moment présent et de se centrer sur ses besoins. 

(ABF) Parlez-nous d’ÉduSex et des revendications s’y rapportant?

(SMC) En attendant une plus grande collaboration entre le gouvernement et les organismes communautaires sur le dossier de l’éducation à la sexualité, les membres de la Coalition ÉduSex s’unissent pour demander la mise en place de mesures qui garantissent le droit à une éducation à la sexualité de qualité aux jeunes Québécois.e.s. Voici les recommandations: 

REVENDICATION 01: Augmenter le financement pour une éducation à la sexualité de qualité.

Financement aux écoles: Donner aux écoles des moyens financiers suffisants pour bien encadrer les enseignant.e.s et les intervenant.e.s offrant les contenus obligatoires en éducation à la sexualité.

À quoi serviront les fonds?

  • offrir plus d’heures dédiées à l’éducation à la sexualité
  • offrir plus de ressources pour les intervenant.e.s et les élèves
  • offrir plus d’heures de formation

Financement des organismes communautaires: Octroyer des fonds supplémentaires aux organismes communautaires possédant une expertise en éducation à la sexualité afin de soutenir les écoles dans l’enseignement des contenus. Les organismes communautaires ont pallié depuis plusieurs années à l’absence de cours d’éducation à la sexualité dans les milieux scolaires, ce pourquoi leur présence dans les écoles et, surtout, autour des tables de décision est nécessaire. Plusieurs organismes communautaires se spécialisent sur des enjeux qui sont très peu abordés dans les contenus obligatoires en éducation à la sexualité et leur approche intersectionnelle vient certainement le bonifier. Leur expertise doit être sollicitée.

REVENDICATION 02: Mettre en place des mécanismes de soutien de qualité pour assurer la compétence et la sensibilité des intervenant.e.s aux différents enjeux abordés.

Formation initiale: S’assurer que les intervenant.e.s qui dispensent les contenus reçoivent une formation initiale par des professionnel.le.s de l’éducation à la sexualité, dont les organismes communautaires, afin d’assurer leurs compétences à donner une éducation à la sexualité positive, émancipatrice et inclusive.Une formation initiale adéquate permet notamment de diminuer le sentiment de crainte d’être confronté.e à des situations où l’enseignant.e n’aurait pas les connaissances ou les outils pour répondre aux questions des élèves.

Formation continue: Offrir de la formation continue aux enseignant.e.s et aux intervenant.e.s pour que le contenu dispensé reflète la complexité des enjeux autour de l’éducation à la sexualité. Une formation continue permet d’approfondir et d’actualiser régulièrement les thématiques enseignées. Comme les contenus peuvent être complexes, il est important que les personnes susceptibles d’enseigner les contenus obligatoires puissent avoir de l’information supplémentaire et approfondie.

(ABF) Avez-vous un message pour les étudiants qui nous lisent?

(SMC) N’hésitez pas à consulter les articles et les témoignages sur clubsexu.com, on y trouve plein d’informations qui aident à comprendre des facettes de l’intimité avec humour et nuances. Alors que nous sommes nombreux, nombreuses à nous sentir seul.e, ainsi qu’à vivre des difficultés liées au bien-être sexuel, ça fait du bien de lire ces récits et ces témoignages. Et, si vous en ressentez le besoin, n’hésitez pas à demander de l’aide professionnelle psychologique ou sexologique, il n’est jamais trop tôt ou trop tard pour avoir envie de se sentir mieux. Les gens consultent beaucoup plus qu’on le pense!

Sources

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