Pastiche de Benoît Duteurtre

10 mai 2021 — Florence Hétu

Illustration par Emile Parent

Sarah-Jeanne accéléra le pas quand elle entendit le bruit grandissant du glissement des pneus du métro sur les rails. S’esquivant des activistes luttant pour elle ne sait quelle cause, dépassant les gens pour qui descendre l’escalier menant au quai représentait un défi de taille, elle réussit à se glisser entre les deux portes automatisées du wagon le plus près alors qu’elles commençaient à se refermer. La jeune femme prit quelques secondes pour s’imprégner de son entourage: elle se trouvait dans un train Azur, ceux qui vont plus vite que les autres (80 km/h au lieu de 70) et qui brillent de mille feux, venant tout juste d’être mis en service. Alors que qu’une voix pré-enregistrée claire et articulée annonçait la prochaine station, Sarah-Jeanne se posa sur un siège libre à côté d’un vieil ecclésiastique qui lisait la Bible sur une liseuse dernier cri.

Se laissant emporter par le métro blanc aseptisé qui filait dans les souterrains sombres de la métropole, la citadine observa son reflet à travers la vitre sur laquelle on pouvait déchiffrer divers graffitis vulgaires. Elle appréciait son look d’aujourd’hui, arborant un chandail hyper moulant en Lycra biologique capable d’envoyer à tout moment son pouls, sa pression artérielle et sa température corporelle à sa montre intelligente qu’elle portait à son poignet gauche; des sarouels tissés à la main selon une tradition ancestrale indienne ainsi que des nouvelles chaussures Nike avec semelles 68% plus spongieuses que l’ancien modèle. Sarah-Jeanne appréciait ces instants dans les transports en commun avant son cours de yoga (pour femmes célibataires entre 25 et 35 ans qui étaient végétariennes, travailleuses autonomes et d’un niveau intermédiaire avancé, une option parmi tant d’autres) vers lequel elle se dirigeait. Elle en profitait pour mettre ses écouteurs Beats sans fil et écouter sans souci de la musique classique des siècles précédents enregistrée sur son téléphone intelligent: les mélodies de Beethoven, Bach, Chopin, Vivaldi bondissaient d’un appareil électronique à l’autre, parfois entrecoupées de publicités pour un album de rap qui venait de sortir. C’est sa psychologue personnelle qui lui avait suggéré l’écoute de ce type de musique instrumentale afin de stimuler les neurones de Sarah-Jeanne tout en rendant son sommeil plus efficace ce qui bénéficierait au succès de son entreprise de vêtements.  

En voyant l’Azur s’engouffrer dans la prochaine station, la femme releva la tête quelques instants, ce qui lui permit d’apercevoir un groupe de touristes bruyants qui entraient dans le wagon. Ils prirent beaucoup de photos, l’un filma même le trajet du train. En riant entre eux et sans décrocher leur regard de leur téléphone, ils sortirent à l’arrêt suivant, oubliant de jeter le moindre coup d’oeil aux habitants de la ville qu’ils visitaient. Les notes indiquant le départ du métro retentirent et Sarah-Jeanne décida d’aller jeter un coup d’oeil à ce qui se passait sur ses réseaux sociaux. Peu avait changé depuis les dernières vingt minutes sur Facebook: une publicité de vêtements à bas prix faits l’autre bout du monde était suivie d’un texte d’écologistes anti-capital, une annonce de Walmart précédait un article sur l’importance de soutenir les commerces locaux, sa cousine de quinze ans exhibait sa nouvelle robe tout en citant Gandhi, son autre nettement plus âgée avait republié dix photos de son bébé dans un berceau à la fine pointe de la technologie en matière de sécurité. Ennuyée, Sarah-Jeanne alla plutôt sur une autre plateforme électronique où elle lut avec avidité le texte d’une jeune fille sur l’importance de rester fidèle à soi-même accompagné d’une photo sponsorisée par une compagnie de maquillage. Son doigt, qui faisait défiler les publications de plus en plus rapidement au fur et à mesure que le métro accélérait, s’arrêta brusquement quand elle entendit entre deux symphonies de Beethoven la voix automatisée qui annonçait une station passée celle du lieu de son cours de yoga. Immergée dans le virtuel, la femme aux sarouels avait manqué sa station! 
Sarah-Jeanne bondit abruptement de son siège, sauta par-dessus le prêtre qui dévorait maintenant un roman policier et alla se positionner devant les portes bleu lustré du wagon pour en sortir le plus rapidement possible, angoissée à l’idée d’être en retard. Elle sautillait sur place tout en prenant des grandes respirations pour baisser son rythme cardiaque. Une vieille dame au visage ridé assise devant une annonce de crème anti-âge (« Fontaine de Jouvence en pot! ») la dévisagea longuement puis retourna à ses tricots. Le train aboutit à la station, entama sa décélération et Sarah-Jeanne se courba sur elle-même comme une sprinteuse au 100 m, tous ses sens en alerte. Elle avait exactement 23 secondes pour se rendre sur le quai de l’autre direction où passerait un métro qui la ramènerait au bon arrêt, évitant ainsi une arrivée tardive humiliante à son cours. La voix automatisée résonna dans le wagon, cette fois-ci agaçant la jeune femme par la lenteur de sa diction, puis, enfin, elle put sortir du train. Sarah-Jeanne courait comme elle n’avait jamais couru, sa montre vibrant sur son poignet gauche, alertée par la pression artérielle grandissante de la gazelle. Elle fut encore une fois contrainte de ralentir le pas dans les escaliers par des gens qui clairement ne comprenaient pas l’importance de la ponctualité, accéléra de nouveau sur la plateforme suspendue au-dessus des rails, vit brièvement une femme vêtue des marques les plus dispendieuses du temps éviter un itinérant du regard et réussit à atteindre l’autre quai en 22 secondes alors qu’un nouvel Azur sortait des ténèbres. En se jetant tout en sueur sur un siège, Sarah-Jeanne pensa qu’elle se comptait chanceuse d’aller au yoga, cela réduisait toujours son anxiété! Puis, elle jeta un coup d’œil à ses chaussures Nike. Tachées et déformées par la poussière et le sol dur du métro, elles ne faisaient plus fière allure. Tant pis, se dit-elle, j’ai vu qu’un autre modèle plus résistant était en solde. Stimulée par son idée, la jeune femme sortit son téléphone et procéda à l’achat qui lui détendit l’esprit presque qu’autant que sa séance de yoga à venir.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s