Spéléoprose

13 mai 2021 — Émile Gruda-Mediavilla

Y a des jours où j’arrive à me faire croire que tout va pas si mal.

Mais plus souvent je me mens en me disant que tout va mal.

Faudrait peut-être que j’arrête de me croire,

Faudrait peut-être que j’arrête de croire en moi…

Illustration par Oscar Lallier

Je m’enfonce dans mon tunnel sombre. Dans le froid de l’étrange. Les fractales de la mélancolie. Autour de moi, les échos les échos les échos éclosent et éclatent contre les murs de mon enclostrophobe minérale. Et résonnent par habitude. En conclusion, je me suis fait spéléologue en herbes mais en mauvaises herbes, désamateur et malgré moi, sans harnais ni permis, sans promesse de retour, car sous terre plus qu’ailleurs, la gravité est à sens unique. 

 Ainsi donc, alors, de ce pas j’explore ma grotte. À la recherche d’une sortie; ou! d’une source souterraine; ou, d’une crevasse moins oppressante; ou… d’une autre forme de souffrance, question de me distraire, m’écorcher les jambes, question de me distraire, m’écraser le ventre, question de me distraire, me déchirer le cou, question de me distraire, me PERCER LES GLOBES OCCULAIRRRRRES… Mais bon, dans la mesure des mesures de sécurité, sous le respect de la responsabilité, avec la permission de la presssssion sociaaaale. Bref, dans le secret de la norme.

  Ainsi de suite, qu’il en suit, qu’il en soit, je me terre, m’enterre, m’écrase, me creuse sous le silence mat du profond. Pris dans cette prison de pierre, j’essaie pourtant parfois d’appeler à l’aide. Au secours, à moi, par pitié, je vous en supplie venez me sauver de ce cercueil de solitude, le sol de silice est si solide ici! Ici le sol c’est ma chaise ma chaise non ce n’est pas une métaphore ma chaise est tellement dure mes pauvres fesses en falaises partent en poussière s’érodent par le vent, se dissolvent dans l’acide du trop longtemps. Mon derrière ce martyre !!! Honnêtement, je ne sais même plus qui de moi ou de mes fesses souffre le plus… Mouais, moi. Moi sans doute. Merde.

 Ou alors… Qui sait, peut-être que c’est justement là, dans mon fidèle arrière-traîne décharné, que réside le trône de ma conscience, le pilote de ma subjectivité. Cela expliquerait ceci, et vice-versa, moi qui me sens jour après jour écrasé par mon propre poids, affaissé sous les assauts de ma colonne vertébrale tordue, tortueuse et torturée. D’où mon addiction aux coussins, ma dépendance au douillet, ma constante recherche de rembourré, de chandails de veste de châles de manteaux chands aux chaudes manches n’importe quoi pour m’engloutir me réchauffer j’ai froid J’AI FROID J’AI FROID !!! Mais ces entours font triste figure (la mienne). Après tout, on ne peut s’assoir sur ses problèmes…

  Tout d’abord car, la solitude. Le bleu le plus marine qui soit, la surface de l’iceberg, sa pointe aussi, et l’enfant seul dessus, à la dérive sur son chavire de glace. L’amère, la mer et la mère du malheur. Le blizzard infini dans lequel le confort du progrès se perd tout son sens. C’est ce vent brusque et glacial qui m’a précipité dans l’abysse de la tristesse, dans mon trou, et c’est cette même Froideur qui fait les murs de mes catacombes naturelles. Seul(,) ce sentiment mérite un champ lexical aussi prononcé. (Je) Que (ne) faire (sais) alors (pas) ? Chercher, comme on peut et à tout prix, des morceaux de combustible, des étincelles égarées, de quoi calmer ses engelures avant le prochain verglas. Surtout, continuer de chercher, ne pas s’écrouler sur la banquise, s’abandonner à la tempête de neige, continuer de frotter frénétiquement un briquet presque à sec, car tant qu’un membre reçoit des miettes de sang, il est encore en vie, tant qu’il n’est pas passé du bleu au noir, il y a encore de l’espoir.

 Cependonc, il faut continuer pour continuer. Longer les murs de calcaire pour ne pas se perdre dans le gris très foncé, longer toujours, en rampant s’il le faut. Sans aller jusqu’à feindre le bonheur, jouer le jeu de la survie. Car non, je ne me laisserai pas tomber, pas dans cette crevasse verticale, dans ce ravin d’éternité. J’ai beaucoup trop peur du vide. Et j’aurais trop peur de le regretter. Pareillement à tous les reluqueurs de précipices, les assoiffés de silence, ceux qui souffrent de curiosité mortelle, je ne veux pas cesser de vivre, seulement de souffrir. Mais il faut rester vigilant, sur ses garde-fous. Entouré par les stalagmites et les stalactites, il est facile de trébucher dans l’obscurité et de se transpercer le crâne. Heureusement, mes yeux se sont habitués à la noirceur, me mens-je. Je sais reconnaître les formes distinctes des pointes rocheuses dans le noir, des canines pétrées de la grotte. Mensonge ou pas, je reste assez prudent pour ne jamais tomber au mauvais endroit. Prudence, prudence !!!

  Parfois, ma frontale, dont je croyais la batterie morte et enterrée, embaumée, ou incinérée, bref, dans le sens définitif du terme, se remet timidement à fonctionner. Pendant quelques minutes, la lumière hésitante de ma DELicate éclaire les parois du souterrain, et toutes les roches tranchantes qui parsèment mon chemin, et toutes les ombres des piliers de pierre ne semblent plus si effrayantes. Confiant, je m’imagine remonter la pente, j’invente un léger courant d’air qui ressemble aux appels d’une sortie. Mais les éclaircies sont toujours éphémères, et bien vite, par interférence de la croûte terrestre, la connexion se coupe, le réseau tombe à zéro, les ténèbres me ravalent.

 Alors je reste, immobile, écoutant le bruit constant et écœurant des gouttes d’eau de carbonate de calcium qui tombent sur mon front, une avant l’autre, une éternité à la fois. Empêtré dans la mélasse de l’ennui, dans la langueur de la solitude, j’attends que ma sentence passe, que ma torture temporelle finisse par finir. Lentement, je me fais monticule. 

  Mais tout n’est pas tranquille ici-bah. Sous terre, l’air lourd et stagnant s’enfonce dans les pores de ma peau. La pression est tellement constante! Quand je ne suis pas étalé, écartelé par les tresses lasses de l’ennui, c’est parce que les éboulis de stress dégringolent sur moi, me broyant les entrailles. Chaque seconde qui passe est un rocher de honte, d’absence de calme, de bonheur. Et seconde par seconde, rocher par rocher, une marée de bile, de dégoût de moi, de mon angoisse, et de tous ces poids qui me frôlent, monte dans mon corps. Passant par le fond de ma gorge, et suintant par le coin de mes yeux, cette vague d’écœurement se lève à chaque lune noir présage de nuit blanche, à chaque tempête de falloir, à chaque ouragan de TU TE DOIS!!! avant de redescendre avec le vent lorsque la pluie se calme. Mais déjà, des nuages noirs apparaissent au loin, et on décèle à l’horizon le mur d’eau naissant de l’onde menaçante annonçant l’imminence d’un tsunami.     Dans cette course à quatre pattes, ce marathon au plafond bas, la menace de l’effondrement est incessante, inébranlable.  

 Dans un troisième temps, ma conscience me dit de finir sur une note d’espoir, un sol peut-être. S’il le faut. Comme je l’ai dit, écrit, proprosé plus haut, j’attends. J’attends je-ne-sais-quoi, l’écroulement d’une paroi, un tremblement de terre, peut-être des secours. Et, mais, dans l’attente tentaculaire tendant vers l’interminant, se jetant dans la marre J’en-ai, dans l’étang de latent qui s’étend dans le temps, 

B.R.E.F., en attendant, autant se distraire. Se distraire, se distraire, se raconter des histoires, s’inventer un statu quo, s’imaginer une sorte de tranquillité, un semblant de satisfait. Dans ma recherche de galeries plus indulgentes, qui se plairait à ressembler, qui sait, à un début de passage vers la surface, mes mains papillonnent un peu partout dans l’opaque, essayant de s’accrocher à n’importe quel renflement, n’importe quelle saillie, n’importe quoi, de pierre ou de roche, qui, de loin ou de proche, s’approcherait d’une prise. Au hasard des choses, mes doigts se posent sur une belle réglette d’insignifiance. Elle me susurre, me rassure : Peut-on vraiment être triste si rien n’a d’importance ? Le nihilisme est parfois optimiste dans sa nature, me chante-t-elle. Pourquoi pas. Merci. 

  Pour me citer, moi-même et sans vergogne : « Alors » (Gruda-Mediavilla, 2021, p.5). Alors, on garde la tête haute, la chaleur monte, Alors la vie est longue et le temps passe, les choses changent et les cavernes se meurent, Halore il faut continuer d’y croire, Alors il ne faut pas perdre espoir. Ah ha! Vous avez vu le mot que je viens d’utiliser, celui qui est surligné. Ah ha! Mission accomplie, ma conscience est complue, j’ai rempli mon quota. Perdez pas espoir les mecs, on peut y aller, tant qu’il y a de l’espoir, y a de l’espoir, c’est bon on remballe! Ouais bon on l’a un peu échappé à la fin en fait. Plus sérieusement, parce qu’il m’arrive de ne pas l’être, je ne sais pas comment finir cette introspection poétique, cette allégorie de caverne, ce récit dont je suis le héros. À force de me perdre dans les phrases serpentines, qui, virgule par virgule, ne veulent, et ça me lasse, jamais, et pas, finir,    respire    , dans le saugrenu des méandres des 1500 mots minimums, j’ai perdu le fils. Le fond et la forme aussi, d’ailleurement. Ce que j’essaie de dire, c’est que moi qui me fais un point d’honneur de finir toutes mes chansons par un message positif, un appel à l’espoir, je n’en ai plus envie. De toute façon, j’estime avoir déjà été une assez bonne influence dans mes autres paragraphes. Mais bon, je ne veux pas non plus finir sur une note négative, un la bémol ?? Alors, non, faque, comment terminer un tel tartare textuel, comment sortir de ce labyrinthe littéraire? Certainement pas avec une morale, j’en ai déjà soupé, merci bien, je vais sauter le dessert.  Advienne que voudra, autant se quitter sur une dernière belle métaphore cavernicole, en faisant comme si l’immersion ne s’était pas complètement écroulée avec le quatrième mur.  

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Sous terre, ça sent le renfermé.

,

Faut vraiment que je prenne une douche.

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