Murakami : quand la solitude, l’insolite et l’anodin ne font qu’un

Illustration Par Emile Parent

27 mai 2021 — Anaïs Medouni

Le lecteur de Haruki Murakami s’expose à bien des surprises : un quartier en banlieue de Tokyo où il pleut des poissons, une réalité parallèle où deux lunes brillent haut dans le ciel, un couple qui braque un McDonald, un éléphant en cage qui s’évapore et disparaît sans laisser de trace… Ces situations, toutes plus insolites les unes que les autres, sont caractéristiques de ses récits. Auteur d’une dizaine de romans à succès internationaux et de multiples recueils de nouvelles, l’écrivain né en 1949 à Kyoto a vu ses ouvrages être traduits en plus de cinquante langues et des millions d’exemplaires être vendus à travers le monde. Alors que les thèmes de la solitude, de la mélancolie et de l’insolite y sont des constantes, ses récits varient de l’histoire réaliste aux contes fantastiques. Ils mettent en scène des événements insolites, des créatures mystérieuses s’inscrivant pourtant très bien dans des vies d’apparences anodines, menées par des héros (narrateurs au ‘je’) dont l’âge varie de vingt à trente ans. Telle est la littérature de Murakami.

Dans sa préface à la nouvelle édition de son tout premier roman Écoute le chant du vent, Murakami relate ses débuts en écriture. Il raconte comment il a écrit ce roman en 1978, à l’âge de 30 ans, alors qu’il était propriétaire d’un “Jazz Café” et ne possédait aucune expérience dans la rédaction de récits littéraires. Le jeune écrivain voulait rédiger son manuscrit en anglais, dans un élan de rupture avec la littérature et le style d’écriture classique japonais de Tanizaki et d’Akutagawa. Ayant des connaissances de la langue assez limitées, le fruit de cette rédaction n’avait rien de satisfaisant. Néanmoins, une certaine structure, une nouvelle écriture en émergea ; forcé de se limiter à une grammaire rudimentaire et un vocabulaire de nature similaire, son écriture était concise et simple. Lorsqu’il reprit l’écriture dans sa langue natale, il continua dans le même élan. Et le style de Murakami fut ! 

Sa plume est élégante, mais modeste, et son style d’écriture est succinct tout en communiquant une certaine légèreté. Il guide l’imagination et l’esprit du lecteur tout en lui cédant assez de place pour y donner libre cours, pour être absorbé et transporté dans les univers et récits décrits. Les lieux sont souvent intimes : d’un bar à l’éclairage doux et discret à un bois à l’éclairage clair et parsemé par le feuillage verdoyant ; l’atmosphère nous pénètre instantanément, et les émotions aussi. C’est dans ces cadres calmes et mystérieux que s’inscrivent les récits de solitude, d’aliénation mélancolique et de nostalgie agrémentés d’existentialisme que traversent les personnages principaux. 

Parmi ses ouvrages les plus connus, on compte Kafka sur le rivage, où un jeune adolescent qui fugue le jour de ses quinze ans et un sexagénaire capable de communiquer avec les chats, finissent, contre toute attente, par se croiser. La balade de l’impossible, quant à lui, est un roman un ton moins fantaisiste mais où les thématiques du deuil, du suicide et de la peur de grandir sont abordées de façon poignante, afin de toucher le lecteur malgré et par leur profond réalisme. D’un ton toujours aussi sobre, mais ici quelque peu mélancolique, le narrateur dans la trentaine, Watanabe, fait un retour nostalgique sur la période la plus marquante de sa vie à la manière d’un héros romantique. Tragédies et amours funestes, au fil des années, lui apprennent et le mènent à accepter le fait que oui, il faut grandir et que oui, malgré tout, il faut continuer de vivre.

La balade de l’impossible, originalement titrée ノルウェーの森 (Noruu~ē no mori) ou Norwegian Wood en anglais, est inspirée de la chanson du même titre interprétée par The Beatles, que l’auteur mentionne au cours du roman. La musique est d’ailleurs un élément clé dans ses récits, où rock des années soixante et symphonies classiques viennent agrémenter l’atmosphère des lieux et des moments décrits. Ils donnent un rythme doux et touchant aux scènes anodines de la vie de tous les jours, décrites pourtant avec tant de détails et de souci qu’elles portent bien un poids existentiel, et, de leur simple présence, remettent tout en question. De John Coltrane à Haydn, de Schubert à Brahms, le lecteur est bercé par ces musiques qui donnent rythme et tempo aux scènes et aux émotions vécues. 

Les références faites ne sont pas que musicales, et les influences culturelles sur les travaux de Murakami sont nombreuses. Certains auteurs sont fréquemment cités, directement ou indirectement. Franz Kafka, énigmatique auteur austro-hongrois, donne notamment son nom au héros de Kafka sur le rivage, surnom qu’il s’est lui-même attribué. La métamorphose, œuvre culte de l’auteur du XXème siècle, n’y échappe pas non plus puisqu’elle est reprise dans le recueil de nouvelles Des hommes sans femmes, écrit par Murakami et publié en 2014. Dans la drôle d’histoire qu’est Samsa amoureux, Gregor Samsa, le héros de La métamorphose, se réveille et trouve son corps transformé en celui d’un homme, alors que les seuls souvenirs qu’il possède sont ceux dans un corps de cafard. L’homme prend alors graduellement connaissance de son nouveau corps, et par extension, de sa nouvelle identité. Au fil des pages, l’histoire atteint un certain sommet lorsqu’il rencontre une jeune femme, dont il tombe curieusement amoureux, à son propre étonnement. La nouvelle présente une sorte de synthèse du message qui traverse le recueil de nouvelles, selon lequel l’amour et la relation à l’autre jouent un rôle crucial en tant que liant dans l’identité des individus. Des hommes sans femmes, rongés par la solitude sans pour autant l’exprimer, sont des protagonistes ‘murakamiens’ classiques.

Mais alors, qu’en est-il de l’insolite et du fantastique ? Eh bien, ces thèmes s’inscrivent tant bien que mal dans ce climat maussade et introspectif, donnant aux récits un air quelque peu mystérieux, voire parfois même comique. Dans le recueil de nouvelles L’éléphant s’évapore, la fantaisie et les événements inexpliqués sont à la une, présents dans presque toutes les nouvelles. Le monstre vert, histoire de seulement quelques pages, illustre parfaitement cela. Les prémices sont simples : un petit monstre vert se déterre du jardin d’une femme, s’introduit chez elle et confesse son amour. La femme apprend qu’il peut lire ses pensées et, aussi dégoûtée que terrifiée par la créature, l’assaillit d’insultes dans ses pensées, sans dire un mot jusqu’à le réduire à néant. Et voilà. La nouvelle L’éléphant s’évapore tirée du même recueil est bien moins brutale mais tout aussi mystérieuse ; un vieil éléphant et le vieil homme qui s’en occupe s’évaporent, et le narrateur en est témoin. Ce dernier s’attarde sur la description des jours qui précèdent cet événement inexplicable.  En commençant par le récit de l’avènement de l’éléphant en ville, le narrateur décrit par la suite sa condition de vie, soit sa solitude ayant uniquement le vieil homme comme compagnie et compagnon. Enfin, il conte la manière dont l’éléphant en cage commence à rétrécir petit à petit, tandis que son gardien commence à s’agrandir jusqu’à ce qu’un beau jour, les deux soient introuvables, disparus sans une seule trace. Une histoire avec une introduction, mais sans conclusion, où les explications sont d’apparence optionnelles ; ici, le vrai protagoniste semble relever du domaine animal, bien que sa grande solitude soit des plus humaines…

Voilà donc un tour de la littérature de Murakami. Des milieux urbains aux plus désolés, des scènes les plus insolites aux plus anodines, des sentiments les plus poignants aux plus doux, l’auteur aborde tous les sujets, plongeant la tête première dans ce qui, ultimement, nous rend humain à notre époque postmoderne, avec une touche d’imagination. Il prend pour inspiration des œuvres des plus variées et les accorde pour créer des histoires où réalité rime avec insolite. Si vous êtes menés à vous plonger dans un de ces récits, alors, Ô humains de cette époque, à vous je souhaite une bonne lecture !

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