Coup d’œil

Illustration par Emile Parent

29 juillet 2021 — Émile Gruda-Médiavilla

Des yeux. De larges yeux brun-vert qui venaient de s’ouvrir dans le ciel. Me scrutant, me suivant du regard. Deux trous blancs dans l’atmosphère.

Ma première réaction à la vue de ces globuleux ovnis — objets volants non identifiés — fut de me questionner quant à la réaction à adopter face à une telle apparition. Hurler de terreur devant l’inexplicable, me prosterner devant ce nouveau Dieu (enfin Zieux) ou simplement continuer mon train-train quotidien, en ignorant cette étrange vision. La troisième option m’apparut comme la plus raisonnable : une fois passée la surprise, deux gros yeux n’ont rien de bien effrayant, et pour ce qui est de me prosterner… je venais de les voir cligner des paupières, ce à quoi naturellement aucun Être Suprême ne s’abaisserait, alors… Et puis, un rapide coup d’œil aux alentours me fit comprendre que j’étais bien le seul à être affecté par ce voyeurisme céleste, ce qui me poussa à croire à une illusion d’optique, une hallucination ou à une quelconque déficience oculaire. Donc oui, je continuai mon chemin, en espérant que le temps me débarrasserait de cette indiscrète entité.

***

En revenant de mon travail, lequel… n’est fort peu intéressant, je repensai à mon petit Big Brother. Si son regard m’avait lâché pour les dernières heures, voilà qu’il me scrutait à nouveau. Le ciel était désormais caché par des nuages, mais je pouvais voir ses pupilles au travers, me suivant de gauche à droite. Encore une fois, sa présence ne me dérangeait pas plus que ça, mais, et je ne sais pas si ça y était lié, je commençais à avoir un étrange sentiment de vide, comme si j’avais un trou à l’intérieur. Plus dérangeante que mon compagnon sensoriel, cette désagréable sensation me préoccupait suffisamment pour que je décide me confier à ma femme. Une fois rentré, je lui parlai de mon observateur aérien et de mon symptôme de dépression.

—   Ça doit être la job qui te stresse trop, me dit-elle, inquiète. Tu devrais prendre quelques jours de congé pour te reposer.

—   Ouais, j’imagine que t’as raison… En même temps, je pense pas que, que… 

 Attend, attend ! C’tait quoi ça !?

—   Quoi ?

—   Tu l’as pas senti ? y a comme eu un… trou.

—   Qu’est-ce que tu veux dire ?

—   Un trou, un blanc, un creux… Je sais pas, une sorte de moment d’inexistence. Comme si le temps s’était arrêté pendant deux secondes. J’avais… j’avais l’impression d’être mort…

—   Ok chéri, ça a vraiment pas l’air d’aller. Tu vas appeler ton boss pour lui dire que t’as besoin d’une semaine de congé, et je vais te prendre rendez-vous pour un psy, d’accord ?

—   …

***

Mouais, elle devait bien avoir raison. Ce genre de sensation était sans doute due à un trouble mental des plus aiguës, mais j’étais tout de même réticent à l’officialiser en faisant appel à un spécialiste. Après tout, même si le déni peut aussi se montrer très efficace, le meilleur moyen de devenir fou reste de se considérer comme tel. Enfin, j’appelai malgré tout mon boss pour une semaine de liberté et acceptai de me rendre samedi prochain au cabinet du docteur Lucien. Un peu de confiance en nos professionnels, non de Zieux !

***

En sortant du triplex d’inspiration victorienne (j’imagine), je n’avais pas vraiment l’impression de m’être avancé un tant soit peu sur le chemin de la guérison. En fait, ma visite avait dû être plus insignifiante, car je ne me rappelais même plus ce que nous avions parlé. Tiens, des trous de mémoires, voilà ce que j’aurais dû confesser à mon prêtre de la psychanalyse… C’est donc avec un nouveau pas vers la psychose que je retournai chez moi pour rapporter à ma moitié l’échec du pourtant très compétent docteur Lucien.

***

Deux semaines plus tard, mon Alzheimer précoce avait encore empiré. En fait, je n’avais aucun souvenir des deux dernières semaines, mais vu l’expression du visage de ma femme, j’imaginai que ma descente aux enfers était allée de bon train.

—   Pourrais-tu au moins me regarder quand je te parle ! me crie-t-elle.

— Euh, oui, qu’est-qu’y a ?

— Comment, « qu’est-ce qu’y a » ! Ça fait deux semaines que t’es de plus en plus distant. Tu me parles même plus, t’es toujours dans tes pensées. C’est comme si j’avais plus d’importance à tes yeux !

—   Oh, arrête de me crier dessus. Je suis en train de virer fou, et toi tu te plains d’un manque d’attention. Pour ce que je sache, c’est même pas de ma faute (sans doute).

—   Ah oui, c’est sûr que c’est pas de ta faute, hein, rien n’est de la faute de personne. Dans ce cas-là, ça serait pas non plus de ma faute si je décidais de te plaquer là !

—   Ben, avec ce genre de raisonnement, c’est sûr que t’as raison.

—   Sérieusement !

—   Non, chui sérieux là. T’as raison, y a pas de fautif. Tu peux vraiment me laisser là, pis je t’en voudrai pas.

—   Qu-Quoi !? T’en a vraiment rien à foutre de nous ?

—   Non.

Des larmes lui montèrent aux yeux.

—   Ouais, ben… ben tant mieux ! Qui voudrait d’un connard comme toi ? Je… Je veux pu voir ta fasse de connard, faque crisse ton ostie de camps !

—   Ok, ok.

***

Ouf… Ça c’est de l’insensibilité. Je dois admettre que je m’étais bien comporté comme un vrai trou de cul, mais pour ma défense, je n’avais fait que dire la vérité. Depuis que mes troubles psychotiques avaient commencé, ma femme, enfin mon ex-femme, m’avait semblé (un peu comme tout le reste d’ailleurs) de moins en moins intéressante, crédible. C’est donc vraiment sans rancœur que je quittai mon ancien domicile. En marchant dans la rue, je réfléchissais à tout ce qui m’était arrivé, à ce que j’étais devenu. Tout ces trous de mémoire, ces sentiments de vide, même si le bon sens m’indiquait le contraire, je n’avais pas l’impression que la folie en était la vraie raison. Mais alors quoi, qu’est-ce qui pouvait bien être la cause de ces troubles ? En y réfléchissant, je remarquai alors que… que… Attends, pourquoi je par… pourquoi je pense au passé simple… Oh non… Oh calice de tabarnak… Pis moi qui t’avais presque oublié… Soupir… « Lentement, très lentement, je levai alors un large majeur vers mon témoin oculaire. » Enfin, j’imagine que je devrais plutôt dire

Crisse ! Tu pourrais pas tourner plus vite la page ! Ben oui, merde, chui dans une ostie de nouvelle. Les trous de mémoire c’étaient les ellipses, le sentiment de vide, c’était à cause l’impossibilité d’une description parfaitement détaillée d’un univers fictif et de ses personnages et les yeux, ben c’est tes crisse de yeux. Pis j’imagine que t’es fier de toi, hein monsieur l’« auteur ». Le personnage principal qui se rend compte que y en est un, c’t une super idée, ça, Oh va donc chier ! Va chier, va chier, va chier ! Enfin… Ça sert à rien de te crier dessus, au fond. Tout ce que je pense, tout ce que je dis, c’est toi qui l’as écrit. Chui rien qu’un flot de pensées dictées, un personnage sans conscience qui, une fois sa nouvelle terminée… une fois sa nouvelle terminée… Merde ! J’ai pas envie de crever, moi ! Attends ! ATTENDS !

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